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J’ai peur que tu m’abandonnes !


Deux êtres se rencontrent, se désirent, s’appréhendent et découvrent qu’ils ont envie de passer leur vie ensemble à construire leur bonheur. C’est la vision idyllique que nous pourrions tous avoir de la vie à deux. Mais c’est sans compter, parfois, sur certaines de nos blessures comme c’est le cas de l’abandon. Le Dr Daniel Dufour se penche avec précision sur la question dans son dernier ouvrage « le tumulte amoureux ». S’appuyant sur des études de cas, il décrypte les différentes façons de vivre et d’exprimer une blessure qui peut nous mener inlassablement à notre échec amoureux. Ce médecin généraliste, spécialiste de médecine tropicale, passé par la chirurgie et la médecine de guerre par le biais de la croix rouge, accompagne ses patients à trouver les causes psychologiques avant de traiter leur symptôme. L’abandon est un cheval de bataille auquel il a consacré plus de quinze années de recherche.

L’abandon, c’est l’anti construction du couple ?

Dr Daniel Dufour : Ce n’est pas l’anti construction, mais c’est malheureusement quelque chose que la personne porte en elle en toute inconscience. Elle va toujours aller chercher, à cause de cette blessure, l’amour d’elle-même chez l’autre. Et, bien évidemment, elle ne le trouve généralement pas et va, souvent, d’échecs en échecs.

Parmi les nombreux cas que vous relatez dans votre livre, il y a l’histoire de Martine qui a été abandonnée avant la naissance par son père. Mais l’abandon est-il automatiquement lié à une réalité ?

Dr Daniel Dufour : Non pas du tout. C’est une question très importante. Il n’y a pas forcément un abandon physique pour qu’il existe une blessure d’abandon. Ne pas s’être senti suffisamment aimé est une des causes. Ça peut survenir après la naissance d’un petit frère ou d’une petite sœur ou être la conséquence de parents totalement noyés dans leur travail ou qui vivent leur vie de couple intensément. C’est le ressenti de l’enfant qui dans tous les cas se sent abandonné ou mis de côté.

Le petit vélo dans la tête c’est ce que vous nommez « le mental »… Quel rôle va-t-il jouer au sein du couple ?

Dr Daniel Dufour : Dans l’histoire de l’abandonnique, le mental va être une protection importante. C’est ce qui permettra à l’enfant de survivre dans un monde qui lui est « hostile ». On ne parle pas là de mauvais traitement, mais un monde dans lequel l’enfant ne se sent pas aimé. L’enfant a besoin d’amour pour se développer. A partir du moment où il veut survivre, il va construire son mental qui va le couper de l’instant présent puisqu’il va le projeter dans le futur. Mais le mental va aussi le couper de son émotion de base qui est la colère. Le problème du mental c’est qu’il va ensuite rester très fort. La conséquence pour la personne c’est qu’elle peut vivre dans les peurs, donc dans le futur, dans l’appréhension de la relation et le sentiment qu’elle ne peut pas être aimée puisqu’elle porte en elle l’idée qu’elle a du faire quelque chose de terrible car les gens qui étaient là pour l’aimer ne l’ont pas fait.

Ce schéma va se reproduire à chacune de ses rencontres de manière générale ?

Dr Daniel Dufour : Elle portera en elle le message « je ne suis pas aimable » ou « on ne peut pas m’aimer ». Si elle croise une personne qui l’encense et voit ses qualités, son radar va se mettre en fonction et pensera que l’autre lui ment ou cherche à l’utiliser. Elle risque de la rejeter ou au contraire s’accrocher et perdre totalement son identité dans le seul but d’être aimé.

Pourquoi faudrait-il éteindre ce mental ?

Dr Daniel Dufour : Quand je parle de mental, je parle de celui qui n’arrive pas à être dans le moment présent qui reste dans le passé ou se projette dans le futur et qui nous coupe de nos émotions et de notre capacité à aimer et être aimé. Je ne parle pas du mental en tant que cerveau. Eteindre le mental, c’est justement tenter de se remettre dans l’ici et maintenant. C’est la base des méditations sans visualisation, c’est-à-dire porter son attention sur son corps physique et sensoriel. C’est la chose la plus difficile qui existe.

L’autre est-il souvent le miroir de nos troubles ?

Dr Daniel Dufour : C’est malheureusement souvent des constructions qui se font à deux. Lorsque j’ai sorti mon précédent livre « la blessure d’abandon », certaines personnes l’achetaient et le donnaient à leur conjoint en leur disant « lis-le, ça te concerne ». Ce jeu est assez marrant l’un le donne à l’autre pour lui ouvrir les yeux et l’autre trouve que c’est typiquement le reflet de son conjoint.

Comment pourrait-on éviter d’entacher notre couple par nos blessures intimes ?

Dr Daniel Dufour : Les gens commencent à souffrir dans une relation, parce qu’il y a des choses désirées qui ne se mettent pas en place ou ne se réalisent pas. La plupart du temps on va chercher le défaut dans l’autre. Et la solution serait justement de se poser la question « Qu’est ce qui vient de moi ? », « Où sont mes manques ? », « D’où vient mon problème ? »

Parmi les peurs, en amour, vous illustrez parfaitement la peur de l’engagement. D’où vient-elle et quelle conséquence pour celui qui en souffre ?

Dr Daniel Dufour : La personne étant persuadée qu’elle ne peut pas être aimée ne va surtout pas s’engager puisque, dans ses croyances, ça va mal se terminer ou elle va être trompée voire, bien sûr, abandonnée.

A-t-on toujours conscience de nos peurs d’abandon ?

Dr Daniel Dufour : Ça fait trente-cinq ans que je consulte et je n’ai pas toujours dit « je crois que j’ai une blessure d’abandon ». C’est complètement inconscient. Et c’est après de multiples échecs que la personne commence à se poser des questions sur elle-même. Alors, petit à petit, en partant du présent, elle va remonter jusqu’à l’évènement initial qui est la racine de la blessure.

Qu’est ce qui pourrait nous alerter ?

Dr Daniel Dufour : Les échecs dans la vie de couple. Quand l’autre part, sur un quai de gare ou dans un aéroport, il peut y avoir un sentiment de vide complet dans le ventre. La peur qui peut s’installer dès que l’autre s’intéresse à quelqu’un ou quelque chose d’autre ne serait-ce qu’une simple activité. Il y a des abandonniques qui ne supportent pas que l’autre puisse avoir un autre centre d’intérêt. Ils se sentent aussitôt abandonnés. Souvent ces personnes-là décrivent cette sensation par un vide absolu au niveau du ventre ou de la poitrine.

Autre blessure d’abandon, la dépendance affective. A partir de quand peut-on se poser la question de la dépendance affective ?

Dr Daniel Dufour : C’est une bonne question parce que dès qu’une personne s’attache à quelqu’un, il y a toujours de « bonnes âmes » pour venir lui stipuler qu’il est dépendant. On devient dépendant affectif à partir de l’instant où l’on ne peut rien prévoir pour soi car nous nous mettons à la disposition de l’autre. Ce sont, par exemple des personnes qui vont attendre un appel devant leur téléphone et qui ne vont rien pouvoir faire d’autre pour eux-mêmes. Ce peut-être des personnes qui adorent la montagne mais qui vont passer toutes leurs vacances à la mer pour faire plaisir à l’autre. C’est le moment où la vie de la personne est intégralement calquée sur les désirs ou même, plus globalement, la vie de l’autre et qu’elle se demande comment répondre à ce que l’autre attend d’elle.

Cette façon de s’oublier au profit de l’autre ne va-t-elle pas, paradoxalement, mener le dépendant affectif vers ce qu’il redoute, à savoir la rupture ?

Dr Daniel Dufour : Tout à fait ! A partir du moment où l’on s’oublie, nous ne sommes plus dans le respect de soi-même. Et partir de l’instant où l’on ne se respecte pas, il y a de fortes chances que l’autre ne nous respecte pas non plus.

L’histoire de Jean, dans votre livre, touche une autre problématique, celle du désir de plaire. En quoi le désir de plaire peut créer un tumulte amoureux ?

Dr Daniel Dufour : C’est toujours une question d’intensité. C’est tout à fait normal de vouloir plaire à l’autre. Mais la limite est dépassée à partir du moment où la personne veut tout faire, y compris des choses dans lesquelles je ne me respecte pas, afin de plaire à l’autre. Tout comme dans la dépendance affective, la personne s’oublie totalement dans le seul but d’être aimé.

Le conflit est l’un des paramètres incontournables du couple et pourtant certains d’entre nous le fuit ou en ont peur… fuir le conflit c’est déjà un gage de conflit ?

Dr Daniel Dufour : Il existe quelques rares couples qui arrivent à fonctionner pendant un temps long sans aucun conflit. Ils se montrent comme un couple idéal et intériorisent tout. A partir du moment où l’un des deux se réveille, ça devient catastrophique. C’est une bombe. La personne qui refuse le conflit va prendre sur elle ce qui la contrarie durant un temps certain et la conséquence en sera soit une maladie ou au contraire une explosion, c’est-à-dire la crise de rage.

Paradoxalement, vous dites aussi que parfois l’abandonnique a besoin du conflit dans le couple, est-ce un moyen de se rassurer ?

Dr Daniel Dufour : Tout à fait ! Il ne faut pas oublier qu’il y a toujours cette toile de fond « Je vais être abandonné ». Dans ce cas précis, la personne cherche à marquer des points avant de perdre le combat. C’est l’attaque avant l’attaque puisque de toute manière ça se finira mal. C’est tout un monde de pensée qu’il faut bien comprendre.

Peut-on dire que nous sommes marqués par le couple de nos parents comme une référence négative ou positive ?

Dr Daniel Dufour : Lorsque l’on vit avec ses parents nous avons une image de ce qu’est le couple. C’est même un peu la seule référence que l’on a à la base. On peut reproduire l’image du couple de ses parents de la même manière que l’on peut la fuir. Par exemple une personne élevée au sein d’un couple en conflit permanent ira chercher une personne avec laquelle elle instaurera un dialogue constructif pour ne pas reproduire le schéma parental.

Le couple se fonde souvent sur des croyances et des certitudes ?

Dr Daniel Dufour : Oui, il y a beaucoup de références aux croyances, pas seulement chez les couples. Elles sont souvent issues de notre éducation. Dès qu’il y a tension, il y a présence du mental et c’est lui qui nous ramène les croyances. C’est un automatisme inconscient chez la personne. Au bout d’un moment, lorsqu’il y a souffrance ou que la personne commence à poser un regard sur elle-même, elle peut être capable de découvrir tout cela.

Quel serait le déclic pour arriver à une prise de conscience ?

Dr Daniel Dufour : Dans mon expérience, et ce n’est pas la seule à prendre en compte, ce peut-être soit une rupture dramatique soit une maladie qui permette à la personne de s’apercevoir qu’elle ne prend plus soin d’elle-même.

Quelle place va avoir l’enfant au sein d’un couple abandonnique ?

Dr Daniel Dufour : Il n’y a pas qu’une réponse à cette question. Une personne abandonnique va vouloir donner à son enfant tout l’amour qu’il a et surtout qu’il n’a pas eu, réellement ou dans son interprétation. Le problème est que, ne s’aimant pas lui-même, va-t-il pouvoir donner réellement beaucoup d’amour à l’enfant ? J’en doute. Il en donnera à sa façon en sachant qu’il ne sait pas tellement aimer. Pour ma part, mes parents ne m’ont jamais pris dans leurs bras et lorsque j’ai eu ma fille je me suis dit qu’il fallait que je le fasse. J’avais beaucoup de peine à avoir ce geste absolument pas naturel et je ne savais pas très bien comment m’y prendre. Ce geste est devenu naturel parce que je me suis poussé à le faire. On répète souvent le schéma de ce que l’on a reçu ou pas.

La rupture c’est le pire scénario pour la personne abandonnique ?

Dr Daniel Dufour : C’est la pire des choses qui puisse exister puisque c’est revivre ce qui a fait mal pendant l’enfance. Vous avez ainsi des personnes qui vont s’accrocher de façon délirante quoi qu’il se passe, pour ne surtout pas se retrouver seul(e) et revivre la blessure. Ils sont prêts à accepter tout et n’importe quoi et renforcer le manque de respect que le partenaire peut développer envers eux.

Et c’est aussi très contradictoire avec l’idée que c’est peut-être la rupture qui va nous aider à travailler sur cette blessure pour s’en sortir ?

Dr Daniel Dufour : C’est juste ! C’est souvent grâce à la rupture que la personne va prendre conscience de la douleur et commencer à se poser la question de la résolution.

Avons-nous tous une blessure d’abandon ?

Dr Daniel Dufour : C’est une question qu’on me pose souvent. Je crois qu’on ne pas dire que 100% des personnes ont une blessure d’abandon. Mais c’est un schéma très fréquent. Personnellement je dirais que nous l’avons tous plus ou moins en soi. Maintenant je ne relie pas cela aux concepts psychanalytiques du genre, le cordon coupé est une forme d’abandon, etc… Mais oui, il y a énormément de personnes qui portent ça en elles.

Peut-on dire que l’on fait subir les peurs à notre couple et pire encore, que l’on tente d’attirer ce qui nous fait peur ?

Dr Daniel Dufour : Quand on a peur, on est dans le futur. Nous ne fonctionnons plus avec notre intuition, notre intelligence. On ne va pas voir les choses telles qu’elles sont. N’étant plus là, on va se tromper dans les choix que l’on va faire et engranger les conséquences.

Interview réalisé par Florent Lamiaux

La petite graine en plus :

Le Tumulte Amoureux du Dr Daniel Dufour éditions de l’Homme